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Lisette, enfant de BUMIDOM

Lisette, enfant de BUMIDOM

Le collectif fait la rencontre de Lisette, 63 ans, et de sa fille Ludiana, 33 ans.

Elles habitent à la Remise à Jorelle depuis 13 ans. Avant elles habitaient Bondy Nord, mais leur logement a été détruit suite à une rénovation du quartier et elles ont pu accéder à la propriété à la Remise à Jorelle.

Lisette est retraitée ; elle était aide soignante à l’Hôpital Lariboisière, à Paris.

Ses trois enfants ont fait leur scolarité à Jean Renoir. Ludiana a passé son BTS à Jean Renoir et travaille comme agent comptable à la Poste, à Noisy-le Grand. La seconde a fait une classe préparatoire et a obtenu un Master en communication et travaille aujourd’hui dans le service communication d’une entreprise. La troisième est encore étudiante en classe préparatoire pour devenir ingénieure, au Lycée Saint Louis à Paris (nous lui témoignons toute notre admiration !). 

Ludiana nous dit être très impliquée comme parent d’élève, et que cela est indispensable eu égard aux écueils dans l’organisation des services publics de la Ville et surtout pour la petite enfance.

Lisette comme Ludiana déplorent plusieurs choses dans leur quartier : d’abord le manque de places dans les écoles. La Remise à Jorelle a été créée sans anticiper l’accroissement du nombre d’élèves dans les écoles. Il est donc annoncé la construction prochaine de préfabriqués pour accueillir plus d’élèves. Or, comme le souligne Ludiana, les locaux préfabriqués implantés à Jean Rostand étaient censés être provisoires mais demeurent depuis dix ans.

Elle déplore également qu’il n’y ait pas de parcs, d’espaces urbains de jeux pour les enfants, d’espaces verts. La minuscule et caniculaire aire de jeu qui se trouve près de la Gare est totalement inadaptée (« Je vous défie d’y aller avec votre enfant à 14H30 quand il y a du soleil, pour faire du toboggan »). Quant au petit square qui se trouve dans l’enceinte d’une copropriété voisine, « c’est un bassin d’eau quand il pleut ».

Elles déplorent encore les agressions qui ont eu lieu près du tram, et le bruit que font certains jeunes de la cité Blanqui avec leurs motos, lorsqu’ils viennent vers la remise à Jorelle et sur le chemin du tram. « Lorsqu’on est dans la rue, on est obligé d’aller sur l’herbe pour les laisser passer ».

Ludiana nous dit que si elle avait le choix, elle irait vivre à Pavillon-sous-bois, ou au Raincy. Et si elle pouvait quitter le 93, elle irait vivre à la campagne, en dehors d’Ile-de-France.

Puis nous demandons à Lisette où elle est née. Elle nous dit qu’elle est née en Martinique. Nous lui demandons quand est-ce qu’elle est arrivée en métropole, et elle nous répond, d’un rire fataliste : « Enfant de BUMIDOM ! », et elle nous raconte…

Lisette est arrivée en métropole en 1975, dans le cadre du programme « BUMIDOM ». Elle avait alors 18 ans, elle était donc encore mineure (la majorité était à l’époque atteinte à 21 ans).

« Après la guerre, il n’y avait pas de travail, alors le gouvernement français proposait un billet d’avion aux jeunes qui avaient terminé leurs études en leur promettant monts et merveilles. » 

« On arrivait par un avion Air France et on nous conduisait dans les centres de formation, en banlieue parisienne. On était logés sur place. Il y avait aussi des psychologues au centre ». Elle se souvient être restée environ trois mois dans un centre de formation, près de Beauvais. « Puis, pardonnez-moi l’expression, « les blancs » venaient, et ils choisissaient… ».

« Au bout des trois mois de formation, ils nous mettaient dans des foyers à Paris.» Lisette avait été logée trois mois à Bure-sur-Yvette, puis au foyer des Filles du Calvaire, à Paris (une ironie dans le nom de ce foyer…).

« On allait tous les jours au BUMIDOM, à Bastille, dans le 4ème. Ils nous disaient « Tel endroit, ils recherchent du monde ». Ils nous donnaient un numéro de téléphone et des petits papiers, et on y allait. Moi j’ai commencé en travaillant au service des chèques postaux à Montparnasse. On était trois ou quatre. Je faisais les « états » (les entrées manuelles des mandats postaux, ville par ville) ».

« Un jour, un autre enfant de BUMIDOM, que moi je ne connaissais pas, m’a reconnue. Il m’a dit qu’il travaillait à l’hôpital. Il m’a fait rentrer à Lariboisière, où ils étaient en train de rechercher du personnel. On y est allé ensemble un vendredi ; le samedi, j’étais embauchée ! ».

« Il y a des gens qui se plaignaient parfois qu’il n’y avait que des noirs à la poste, à l’hôpital, ou qui étaient éboueurs, mais la plupart sont des enfants de BUMIDOM. A l’époque, tous les éboueurs étaient noirs ; c’est maintenant qu’on commence à voir des blancs aussi. On nous promettait du travail, mais ils ne disaient pas pour quoi ils nous faisaient venir en métropole. »

Lisette nous explique que« c’est pour les enfants de BUMIDOM qu’a été créé le « congé bonifié » ; on travaillait deux ans et on pouvait ensuite prendre deux mois de vacances consécutifs pour retourner aux Antilles ».

Nous demandons à Lisette si son mari était aussi un enfant de BUMIDOM :« Non, lui est arrivé de Guadeloupe par son service militaire. Sachant qu’il n’y avait pas de travail en Martinique ni en Guadeloupe, beaucoup de jeunes qui venaient en métropole pour faire leur service militaire y restaient après ».

Nous sommes un peu honteux, mais aucun de nous n’avait vraiment entendu parler de l’histoire des enfants de BUMIDOM… qui n’a, à vrai dire, peut-être pas été très éventée…